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La dictature de l'autonomie comme source d'épuisement familial (Extrait)

Sémaphore 4
24/06/2021
L’autonomie est une donnée récurrente des projets éducatifs et pédagogiques. Or bien souvent, nous constatons un véritable épuisement familial voire professionnel, dans une course effrénée pour qu’un jeune soit autonome....

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La dictature de l'autonomie comme source d'épuisement familial

Extrait de la revue Sémaphore de juin 2021

 

L’autonomie est une donnée récurrente des projets éducatifs et pédagogiques. Or bien souvent, nous constatons un véritable épuisement familial voire professionnel, dans une course effrénée pour qu’un jeune soit autonome. Ce devoir d’être autonome est véritablement dictatorial. Il est difficile de revendiquer qu’on ne souhaite pas que 
son enfant soit autonome. Cette injonction annule tout esprit critique et amplifie l’isolement simultané chez les parents, les professionnels et le jeune. Or force est de constater que cette lecture s’inscrit dans une logique linéaire et individuelle. L’autonomie concerne le jeune, c’est à lui de prendre son autonomie.
Nous ne sommes pas en mesure de résoudre les problèmes que nous créons avec 
nos modes actuels de penser l’autonomie. Il est impératif de changer de niveau logique en comprenant l’autonomie comme un phénomène complexe relevant d’une logique circulaire. C’est là tout l’enjeu de cet article.

 

Auteurs :

Béatrice BOUSSARD
Directrice, intervenante systémique, psychologue clinicien, formatrice et superviseure à FORSYFA (NANTES), thérapeute familiale à Côté Famille à Nantes

Damien LEGERE
Co-directeur, intervenant systémique, psychologue clinicien, formateur et superviseur à FORSYFA (NANTES), thérapeute familial à Côté Famille à Nantes

 

Robin est un garçon de 23 ans accueilli dans un centre de postcure psychiatrique. À 17 ans, il s’est replié sur lui et a désinvesti l’école. Depuis il séjourne régulièrement dans des structures psychiatriques ; sa souffrance psychique s’impose. Elle transparaît au travers de cycles dépressifs et maniaques. Il achète de nombreux jeux vidéo et de réseau ; il dépense beaucoup d’argent. Lors des périodes dépressives, il s’enferme dans sa chambre, se coupant de tout contact social, jouant en réseau pendant de longues heures, confondant le jour et la nuit.

Le discours habituel communément partagé lit ces phénomènes comme étant une difficulté du jeune à prendre son autonomie. Dans l’approche systémique, c’est effectivement un cycle de vie existentiel : le départ du premier enfant. Les symptômes parlent du passage difficile au cycle suivant ; ils parlent d’une crise. Ils empêchent le système d’évoluer dans un temps arrêté. Le risque de cette lecture est de la réduire à une logique linéaire en identifiant deux coupables : un jeune qui ne peut pas prendre son autonomie et des parents qui l’accompagnent mal, voire qui l’empêchent. L’autonomie est pensée comme relevant de la responsabilité d’une personne et comme un acte éducatif qui vient évaluer la compétence des parents. L’« obtention de l’autonomie » met donc une certaine pression qui immobilise les jeunes dans leurs choix, notamment d’orientation professionnelle, et qui inquiète considérablement les parents « voulant » pour leur jeune. Cette représentation sociale de l’autonomie enferme les familles dans des modalités de fonctionnement qui mènent à l’épuisement familial. La famille se vide complètement de l’énergie qui aurait pourtant été nécessaire pour passer au cycle de vie suivant. Il y a une spirale de disqualification réciproque : les jeunes en ne réussissant pas, disqualifient leurs parents et réciproquement.

Lors du premier entretien, nous faisons connaissance avec la famille de Robin. Le père, Franck, a une cinquantaine d’année. Il est agent de maîtrise. Chaudronnier de formation initiale, il a progressé dans la même entreprise depuis trente ans. Il donne beaucoup aux autres, mettant en valeur ses talents de bricoleur. La mère, Patricia, a 48 ans. Elle est agent administratif dans une collectivité territoriale. Elle donne beaucoup à ses deux enfants. Elle est vigilante aux relations intrafamiliales notamment avec sa famille d’origine. Depuis que son père est décédé il y a quelques années, les relations sont plus intenses avec sa mère, son frère et sa sœur. La situation de Robin désempare toute la famille.
À l’inverse, Franck voit peu ses parents qu’il maintient à l’écart de la situation. Depuis longtemps il a mis de la distance ; il dit qu’il n’a aucun compte à rendre à ses parents. Pour lui, prendre son autonomie n’a posé aucun problème. En revanche, il pense que pour les jeunes actuellement, il est difficile de faire comme lui. La société n’offre plus toutes les opportunités dont il a pu bénéficier. Lors du premier entretien, Robin nous présente sa sœur par un dessin qu’il garde toujours sur lui. Ce dessin lui a été offert par elle pour le soutenir au cours d’une hospitalisation. Romane a 15 ans et est en troisième. Elle est maintenue à l’extérieur de la situation pour la protéger des difficultés de son frère2. Elle investit beaucoup son environnement social ; elle sort beaucoup le soir. Cela inquiète ses parents.
Devant le mal-être de leur fils, les parents sont désemparés et la vie avec lui est devenue insupportable. Ils ont accepté l’accueil de Robin dans l’établissement de postcure comme une aide possible pour lui permettre de construire sa vie professionnelle et affective. Ils tentent de prendre de la distance, se protégeant de l’expression de la souffrance de leur fils. Cependant, ils acceptent sans problème la proposition d’entretien pour aider Robin à ce travail d’autonomisation : « Si ça peut aider Robin…»

 

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